Ambassadeur Ahamada : « une gouvernance borgne et sourde ».
Il me plaît de vous écrire aujourd'hui, bien avant votre accession officielle à la magistrature suprême de notre pays, pour être au moins sûr que ma lettre vous parviendra et que son contenu, loin du tourbillon du pouvoir, aura une chance d'être jugée à l'aune de la lucidité et de la rigueur intellectuelle, et non comme une impertinence ou une provocation lancées comme une flèche acérée par un esprit chagrin qui voudrait ôter la cuillère de la bouche de l'élu de Dieu que vous êtes devenu.
Ainsi, il ne sera jamais dit qu'un entourage malveillant et intéressé vous coupe du monde extérieur et que maîtrisant vos ressorts psychologiques, il ne vous raconte que ce que vous auriez aimé entendre et ne vous laisse voir que ce qui agrémente votre vue. Cependant, entre nous, je vous l'avoue, je n'ai jamais cru à la capacité dominatrice et envahissante des proches d'un souverain. Ils ne sont jamais des sangsues sans âme pour qui appréhende la grandeur de sa tâche et intègre la gravité de la solitude du pouvoir. Il s'agit, je le crois sincèrement, d'un alibi pour protéger un chef faible ou psycho-rigide, d'un argument de salon pour refuser la mue d'un homme hier encore ordinaire, devenu par la magie du pouvoir un Dieu vivant, infaillible, omniscient, colérique et méprisant, loin des préoccupations du peuple.
Mais, qu'importe ce que je pense ! Le plus important est ce que vous, vous serez demain. Le plus préoccupant est ce que vous allez devenir parce que, par obligation, vous allez devoir décider à chaque instant, au nom de chaque comorien, et engager à tout moment notre avenir à tous. Vous serez, il faut que vous l'acceptiez, un serviteur du peuple et non son roi. Vous serez chef d'un Etat qui ne vous appartient pas. Alors, prudence et grandeur d'âme. Modestie et humilité devant la responsabilité. Pragmatisme et tolérance. Autorité et compromis et non autoritarisme et compromission.
Voyez-vous, Monsieur le Président, je tente modestement de vous dire des choses simples, apparemment banales et anodines parce que tout à fait naturelles, perméables au commun des mortels, mais souvent incompréhensibles et inacceptables pour de nombreux détenteurs de pouvoir. Vous constatez que toutes les catégories sociales souffrent, que les terroirs désespèrent et que l'Etat est depuis deux ans, un horizon virtuel qui aggrave le comoro-pessimisme. Alors, j'aurai véritablement souhaité que vous réussissiez, j'aurai tellement voulu que votre mandat soit pour tout comorien un long fleuve tranquille afin de ne pas tuer le rêve encore permis d'une renaissance possible du pays.
Je sais qu'aujourd'hui vous comprenez mais j'aurai préféré que le souvenir restât vivace demain, que nous vivons dans un pays, au peuple fataliste et mât certes, mais profondément traumatisé par des expériences politiques hasardeuses et que vous succédez à une gouvernance borgne et sourde. Vous constatez comme chaque citoyen que le droit ne régule rien, que la constitution n'est plus une référence, que l'autorité se dilue, que l'Etat est fantasque pour un gouvernement absent. Toutes les institutions sont malheureusement sommées par la contrainte de marcher au même rythme, d'émettre le même son, sous la baguette du même chef d'orchestre qui s'avère apparemment ne plus connaître le solfège. Dans cette cacophonie, vous le voyez vous-même, aucun son n'est audible, aucune musique n'est perceptible, rien de sérieux ne se fait ni n'est attendu. Aucun avenir n'est à construire. Tout est oppression et répression. Tout est misère et précarité.
Ne serait-ce que pour cette tromperie sur la marchandise – rappelez-vous les promesses de la campagne électorale – le peuple a raison de s'indigner, les partis politiques de se mobiliser enfin, pour, j'espère se battre. Les syndicats ont raison de laver l'affront de la provocation et de l'injure permanente, le gouvernement de Ngazidja de refuser l'autoritarisme et le mépris. Son Président, lucide et à l'écoute du peuple, a sacrifié ses amitiés pour ses convictions, en rompant avec un pouvoir central qui tourne le dos aux intérêts du peuple, qui cultive la haine entre les îles, qui ne cherche qu'à durer quitte à tronçonner la constitution et priver l'île de Moili de son tour dans la présidence tournante.
J'espère que vous serez ni dictateur ni mollasson. Ni libertaire ni liberticide. Ni libertin ni misogyne, mais seulement un démocrate tolérant, respectueux de ses concitoyens. J'espère que vous ne confondrez pas l'argent public et votre porte-monnaie, que vous protégerez votre famille en l'éloignant du cœur du pouvoir. J'espère que vous saurez rapidement comprendre que la réforme de l'Etat est une nécessité première pour permettre à votre gouvernement d'agir avec efficacité, parce que l'administration aura retrouvé les réflexes de sa mission. J'espère que vous comprendrez dès le premier jour qu'un Etat moderne est un Etat modeste. Il défend l'intérêt général et montre le chemin. Il aide et encourage le secteur privé à se renforcer et à se développer parce qu'il est la colonne vertébrale de l'économie, parce qu'il crée la richesse et l'emploi alors que la vocation de l'Etat est seulement de consommer. J'espère que vous ouvrirez notre pays vers l'étranger mais que vous saurez distinguer le bon grain de l'ivraie, que vous saurez, malgré le populisme ambiant véhiculé par un obscurantisme moyenâgeux et un militantisme caduc, sauvegarder les amitiés traditionnelles de notre pays qui sont aujourd'hui plus qu'hier, si nécessaires et véritablement centrales. J'espère que vous clarifierez les relations avec quelques organisations internationales ou leurs représentants à Moroni qui défient l'Etat sans doute parce qu'il est faible, qui se substituent à lui ou lui dictent avec arrogance son comportement, qui s'érigent en proconsuls au lieu de le respecter et le servir parce qu'il en est ainsi. J'espère que vous serez ni idéologue ni devin mais un pragmatique mortel. J'espère que vous saurez refuser les sollicitations bizarres et obscures pour ne plus s'enfermer dans un monde opaque.
Résistez Monsieur le Président à la tentation populiste, essayez si vous le pouvez d'être populaire. Ne cultivez pas le culte de la personnalité. Il est mortel. Ne faites pas ce que veut le peuple, faites ce qui peut lui servir, ce qui peut l'aider, ce qui peut lui être utile. Usez de votre mandat pour faire quelque chose et non pas pour être quelqu'un. Les personnalités fabriquées sont toujours détruites par le temps. On ne rentre pas dans l'histoire par effraction. Epargnez-nous, je vous prie, les débats primaires ou primitifs. Nous sommes des adultes quoique orphelins d'avenir. Par votre action, engagez la classe politique dans des confrontations sur des idées qui nourrissent l'évolution du pays, sur des projets qui transforment les structures économiques, sur des propositions qui remettent le pays à l'endroit. Prononcez-vous sur la place de la religion dans la société. Partagez-vous l'idée qui est la nôtre, moi et d'autres, selon laquelle la religion musulmane est un patrimoine commun à tous les comoriens et que nul n'a le droit de l'exploiter, de l'instrumentaliser à des fins politiques, de s'en servir pour accéder au pouvoir ? A quoi sert le ministère des affaires islamiques dans ce pays musulman où n'importe qui peut être ouléma, imam, prédicateur, prêcheur, sans règles et sans normes, sans aucune autorité de régulation et de contrôle ? Affichage, propagande, bonne conscience ?
A qui appartiennent les mosquées ? A l'Etat, au village, au quartier ou à celui qui l'a fait construire ? Qui les dirige ? Combien d'oulémas, d'imams, de prêcheurs, de prédicateurs, avons-nous dans le pays ? J'aurai aimé savoir. Monsieur le Président, soyez volontaire et visionnaire. Aérez votre esprit par l'environnement international et les leçons de l'histoire. Parce qu'en vérité, la responsabilité politique est par nature fragile et éphémère. Elle est toujours victime de l'usure du temps, prisonnière de ses propres erreurs, encline à l'arrogance et à la suffisance, otage des variations des humeurs du peuple. On croit s'inscrire dans le long terme alors que comme un caillou dans la chaussure, une banale imprudence peut faire tomber et terrasser la plus solide des charpentes, la plus solide des certitudes. Alors quand on a la tête sur les épaules, il faut toujours s'attendre à la disgrâce lorsqu'on plane dans la grandeur, à la misère lorsqu'on flirte avec la splendeur. On évite ainsi, au mieux l'énervement et l'emballement, au pire la dépression nerveuse et la fuite en avant.
Dans nos démocraties tropicales, cette vérité s'oublie souvent. Le nez pointé sur le volant, on monte les vitres, on accélère gaillardement, on ignore freins, clignotants, essuie-glaces, rétroviseur et on fonce, on zigzague jusqu'à quitter la chaussée. Gare aux passagers qui crient danger. On hurle sur eux avec véhémence parce qu'on croit être le meilleur des chauffeurs, on refuse de se remettre en cause, on croit avoir raison sur tout, totalement, et on finit par sacrifier tout le monde, par tuer tout le monde. Si on comprenait que le pouvoir est un élixir qui rend fou, on se soignerait constamment par une cure de réalisme, par un refus acharné et systématique d'être déifié par les courtisans, par l'acceptation d'être habité par le doute. Pour une thérapie efficace, on doit solliciter ou simplement accepter même si on le vit péniblement, le harcèlement constant, permanent, insidieux, parfois cruel de la presse et de l'opposition, parce qu'il est légitime. On doit se refuser de voir des ennemis partout, des complots partout parce qu'on est vite traité de paranoïaque, d'incapable, d'impulsif et d'agité, ce qui n'est pas le bon profil, le meilleur portait psychologique pour un dirigeant. Si on reste autiste, insensible à la critique, les amis les plus fidèles, les plus sûrs s'en vont, s'en éloignent à contrecœur souvent. Il reste les thuriféraires et les griots, des pneus crevés qui brassent du vent mais qui ne sont jamais d'aucun secours.
Mais, pourquoi je vous dis tout cela, Monsieur le Président, serez-vous tenté de vous demander ? Vous fais-je la leçon ? Bien sûr que non. Je n'oserai jamais. Seulement, j'ai la faiblesse de croire que ce pays est le nôtre ensemble, aux riches comme aux pauvres, aux puissants comme aux faibles, au Chef de l'Etat comme aux modestes citoyens. Son devenir nous concerne tous. Rien ne peut être indifférent aux uns comme aux autres. J'ai cru devoir vous écrire parce que j'aurai souhaité que vous soyez différent de votre prédécesseur pour ne plus nous faire regretter le clan qui s'est accaparé du pouvoir pour en faire sa chose et mépriser le peuple. J'ai cru devoir vous écrire parce que j'aurai souhaité que vous ayez une hauteur de vue, un désintéressement et une passion de la chose publique.
Ainsi, nombreux seront à vos côtés, nous serons avec vous, si vous êtes démocrate et républicain, convaincu de la nécessité de la réforme. Nous serons contre vous si vous n'impulsez pas une gouvernance de transparence et de responsabilité. Nous vous applaudirons, si vous restez modeste, humble devant la difficulté et sincère à la tâche. Nous vous combattrons si vous vous croyez le plus intelligent, le plus patriote.
Monsieur le Président, souffrez que je vous dise que vous n'êtes pas à la tête du pays parce que vous êtes le meilleur ou le plus brillant. Pourtant, vous êtes désormais le premier des comoriens. Vous avez alors l'opportunité de briller par votre action, d'être le meilleur et de vous distinguer pour ce que vous aurez à accomplir. Ecoutez Shakespeare parler et méditer toujours sa réflexion sur les hommes et le pouvoir, lui qui disait : « D'aucuns naissent grands, certains accèdent à la grandeur et d'autres ont la grandeur jetée sur eux. » Bien entendu, Monsieur le Président, je ne vise personne. Je crois seulement que ceux qui ont la grandeur jetée sur eux sont un réel obstacle, un danger pour leur pays. Je vous souhaite alors d'être un homme qui a accédé à la grandeur et je vous prie de croire à ma profonde estime, à ma très haute considération.
Votre compatriote
Ambassadeur Ahamada Hamadi