Abdou Djabir : « Ma candidature est en rupture avec la gestion passée »
De retour, après une dizaine de jours auprès des Comoriens de la diaspora en France, Abdou Djabir a passé une journée à Mayotte. Nous, l’avons rencontré à l’aéroport de Dzaoudzi, en compagnie de son vice-président de Ngazidja, Abdillahi Mbaé.
HZK/La Gazette des Comores - M. Abdou Djabir, vous revenez d'une tournée en France. Quels étaient les objectifs de votre voyage ?
Abdou Djabir - Je suis arrivé en France à la tête d’une délégation composée, entre autres, de mon vice président à la Grande-Comore, M. Abdillahi Mbae et de Mme Samra Bacar Kassim [candidate aux dernières élections législatives à Moroni]. Nous avons été accueillis chaleureusement à Paris, où nous avons fait une conférence-débat à l’Université de Saint-Denis. Ensuite, nous avons été reçus à Marseille, où nous avons aussi répondu aux questions des Comoriens. Et nous avons fini à Lyon. Le but de ce voyage était d’associer la diaspora comorienne à cette élection nationale, afin d’échanger nos vues sur la situation et sur l’avenir de notre pays. On parle de 200 000 Comoriens en France, et c’est comme si nous avions là une 5e île.
HZK/La Gazette des Comores - Pourquoi est-ce important d’aller voir la diaspora alors qu’elle ne vote pas ?
Abdou Djabir – C’est elle qui finance les actions sociales et certaines infrastructures villageoises. Elle fournit par ses transferts financiers (20 milliards de francs comoriens par an) les devises nécessaires aux importations du pays. Donc, la diaspora ne peut pas être ignorée pendant les élections présidentielles, même si ses membres ne votent pas. Je le regrette d’ailleurs, sincèrement, puisqu'une loi votée par les députés de l'Union en 2005, autorise leur vote, mais celle-ci n'a pas été appliquée ni par le président Azali ni par le président Sambi.
HZK/La Gazette des Comores - Que veulent les Comoriens de France ? Qu'est-ce que vous êtes capable de faire pour eux ?
Abdou Djabir - La diaspora demande à être reconnue et valorisée parce qu'elle est composée de Comoriens comme nous, mais aussi et surtout parce qu'ils prennent une part très importante dans le fonctionnement de l'économie des Comores.
Ils veulent la pleine citoyenneté, c’est-à-dire pouvoir élire les dirigeants du pays et être eux aussi élus, avoir des représentants dans les différentes assemblées. Ensuite, ils souhaitent que les transports aériens soient sécurisés, en prévention des accidents et des désagréments constatés lors de nombreux escales dans les pays étrangers. Enfin, ils veulent que les conditions de vie aux Comores soient améliorées pour que leur séjour au pays ne soit pas affecté comme à l'accoutumée, par le délestage en matière de distribution d'eau et d'électricité, la pénurie de carburant et même de produits alimentaires. Sans oublier les difficultés qu'ils rencontrent en matière de dédouanement.
Evidemment, je ne peux faire quelque chose pour eux, que si et seulement si je suis élu pour prendre les grandes décisions et faire les réformes qui conviennent.
HZK/La Gazette des Comores - Le Ministre des Relations extérieures, Fahmi Saïd Ibrahim a signé un accord de coopération militaire juste après le discours très offensif du Président Sambi contre la France, à propos de Mayotte à l’ONU. Quel est votre sentiment sur cette polémique ?
Abdou Djabir - Les Comores ont signé avec la France en 1978, une série d'accords dont un accord en matière de défense. J'ai été moi même chargé, en dehors de la défense, du suivi de ces accords jusqu'en 1985, en tant que directeur des affaires juridiques et consulaires au ministère des affaires étrangères. En ma connaissance, ces accords n'ont pas été dénoncés. Ils ne sont donc pas appliqués, mais ils sont applicables, si les deux pays concernés en expriment la volonté. J'ignore tout de l’existence d’accords en matière de défense avec d’autres pays, et qui justifierait cette assistance militaire au président Sambi, au moment où la Cour constitutionnelle a notifié à ce dernier, la fin de son mandat depuis le 26 mai 2010.
HZK/La Gazette des Comores - Nous sommes ici à Mayotte, où vous avez longtemps vécu et que vous aimez, que comptez-vous faire à propos de « la question de Mayotte » ?
Abdou Djabir - Comme vous le dites si bien, j'aime Mayotte mais j'aime surtout les Maorais parce qu’ils m’ont permis d'avoir chez eux, ce que je ne pouvais pas avoir chez moi : la reconnaissance des mérites personnels, la tranquillité de la vie dans la famille, la sécurité de carrière…
Comme je l’ai toujours dit à propos de « la question de Mayotte », les dirigeants comoriens ne peuvent pas renoncer à la revendication sur Mayotte, sans renoncer à l’unité des Comores, à l’existence de celles-ci en tant qu’Etat indépendant, ainsi qu’à leur droit internationalement reconnu. Cela étant, il faut plus qu'une diplomatie revendicative pour parvenir à une solution négociée et durable sur la question de Mayotte. L’Etat comorien doit nouer un dialogue permanent avec les Maorais et leurs élus, au lieu de donner l'impression de revendiquer Mayotte en ne se préoccupant pas de l’avis des Maorais.
Bien sûr, ce dialogue n'aura pas que des amis à Mayotte, mais il est incontournable, tant que nous refusons le « mur de Berlin » dans cet archipel, les drames du cimetière marin vécu dans le silence complice et l’enrichissement coupable des passeurs en kwasa.
« La question de Mayotte » ne se réduit pas seulement à un problème de souveraineté. Il existe d’autres enjeux, notamment humains, économiques et sociaux. Je propose que la coopération dite décentralisée soit un véritable outil de développement axé sur la croissance économique, la lutte contre la pauvreté, et l’amélioration du bien être dans cet Archipel des Comores. Ce qui suppose qu’on parvienne à des adaptations favorables à la circulation des hommes, des biens et des services. C’est une façon de construire autrement l’unité millénaire des Comoriens.
HZK/La Gazette des Comores - C'est grâce à votre recours que la Cour constitutionnelle a décidé de signifier au président Sambi la fin de son mandat le 26 mai 2010. Pourquoi sa volonté aurait-elle été hors-la-loi ?
Abdou Djabir - Quand j’ai attaqué la loi du Congrès qui avait prolongé le mandat de M. Sambi, je savais que ce dernier ne pouvait pas bénéficier du mandat de 5 ans puisqu'il était élu pour 4 ans, et la loi du congrès ne pouvait avoir un caractère rétroactif. Donc, seul le successeur de Sambi peut bénéficier du mandat de 5 ans. Je suis content d’avoir gagné ce procès, mais ce qui me réjouit le plus c’est que la Cour constitutionnelle a marqué un pas en avant vers l'Etat de droit.
HZK/La Gazette des Comores - En quoi votre candidature est-elle différente de celle des neuf autres ?
Abdou Djabir - Ma candidature est différente de celle des autres, parce que c'est une candidature de rupture par rapport à la gestion antérieure des Comores. Avec mon équipe, nous sommes porteurs d’un nouveau projet de société, qui met l’accent sur la stabilité politique, la confiance entre les Comoriens et leurs dirigeants, grâce à une justice équitable, la lutte contre la corruption administrative, et contre la pauvreté grâce à la création d’emplois dans le secteur privé. Cette troisième tournante ne doit pas échouer comme les précédentes, sinon nous donnerons de l'eau au moulin séparatiste. C'est la raison pour laquelle le changement s'impose, ainsi que les réformes économiques, sociales, et sur le plan institutionnel.
Propos recueillis par Mahmoud Ibrahime, Correspondant à Mayotte